« Alors ils ne la perdirent plus. Pendant un nombre d’heures impossibles à préciser ils cataloguèrent ses gestes et les objets autour d’elle, comme s’ils testaient des parfums. C’était quelque chose qu’ils avaient respiré maintenant, quand, après un interminable dîner, ils la suivirent jusque dans le lit d’un homme qui sentait l’eau de Cologne, et qui n’arrêtait pas avec sa télécommande de remettre le Boléro de Ravel. Devant le lit il y avait un aquarium, avec un poisson violet, et des tas de petites bulles idiotes. Lui, il faisait l’amour dans un silence religieux : il avait posé son alliance en or sur la table de nuit, à côté d’une boîte de cinq préservatifs de bonne marque. Elle, elle appuyait avec ses ongles dans son dos, suffisamment fort pour les lui faire sentir, suffisamment doucement pour ne pas laisser de traces. Au septième Bolèro elle dit
- Excuse-moi
elle glissa du lit, se rhabilla, enfila ses chaussures noire, talons aiguilles, et s’en alla, sans rien dire. La dernière chose qu’ils virent d’elle ce fut une porte refermée, doucement.
Pluie. Asphalte en miroir tout autour du talon aiguille noir, oeil luisant là qui les regarde.
- Pluie, dit Diesel.
Ils levèrent les yeux, une autre lumière, grise, pas grand monde, bruit de pneus et de flaques d’eau. Chaussures pourries, l’eau dans le cou. À leur montre, une heure pas présentable.
- On y va, dit Diesel.
- On y va, nondit Poomerang. »
« La maison de Gould était à deux étages. Elle avait huit pièces et d’autres choses comme un garage et une cave. Dans le salon, il y avait une moquette qui imitait les tomettes en terre cuite mais comme elle faisait quatre centimètres de haut elle n’y arrivait pas très bien. Dans la chambre d’angle, au premier étage, il y avait un baby-foot. La salle de bains était entièrement rouge, sanitaires compris. L’impression générale était celle d’une maison bourgeoise dans laquelle le FBI serait passé chercher un microfilm sur les séances de baise du Président dans un bordel du Nevada. »
BARICCO Alessandro, City, 2000